CERCLE DE SILENCE
Par Hugues Rondeau, jeudi 14 janvier 2010 à 17:30 :: Billet du jour :: permalien #694
Le Père Jean-Marc Galau, l’un des deux prêtres en fonction à la paroisse de Bussy Saint-Georges du Val-de-Bussy, vient de me faire parvenir un email dans lequel il annonce la création sur notre commune d’un "cercle du silence". Il se tiendra chaque vendredi du mois de 18 à 19 heures sur la place du RER de Bussy Saint-Georges. Qu’est-ce qu’un "cercle du silence" ? Il s’agit d’une manifestation muette réunissant quelques personnes dans un lieu passant. Une initiative des frères franciscains de la province de Toulouse en 2007. Il s’agissait pour eux de sensibiliser la population à l’existence d’un centre de rétention administrative à proximité de leur couvent et de manifester leur soutien à ceux des immigrés en passe d’être refoulés qui seraient soumis à des conditions de vie inhumaines. Depuis cette date, plus de cent personnes se réunissent ainsi tous les mois et en silence sur la place du Capitole.
Les religieux avaient surtout en tête de s’engager dans une action pour réveiller les consciences sur des événements qui détruisent ce qu’il y a de plus précieux dans l’être humain : son humanité. Ainsi qu’ils l’écrivaient, un an après le début de leur action avec un peu de recul, ils espéraient s’être engagés dans un changement de l’opinion publique. Ils travaillent désormais à travers le "cercle de silence" à obtenir des réactions plus positives à l’égard des sans-papiers. Une invitation pour l’ensemble de nos concitoyens à prendre le temps d’écouter les exigences de leur conscience, par-delà leurs peurs. Sa dimension métaphysique n’est du reste pas négligeable. La force d’un "cercle de silence" réside d’abord et avant tout dans la qualité de ce dernier pour que les uns et les autres, nous nous taisions dans l’espoir de nous interroger nous-mêmes et ceux qui passent. Telle était du moins l’ambition des disciples de Saint François.
Si je fais écho ici de cette tentative du Père Galau, c’est parce que réellement, elle pose la question essentielle de la dimension humaine que doivent avoir de toute façon les politiques d’immigration. En tant qu’élu local, je demeure opposé à la notion même d’immigration massive. Je suis également convaincu qu’il vaut mieux créer les conditions d’un développement au sud de la planète que de souhaiter le déferlement sur sa partie nord de l’ensemble des populations déshéritées ; ne fût-ce que parce que les conditions de leur accueil ne sont pas réunies, à commencer par une croissance économique suffisamment soutenue qui permettrait de les doter chacun des conditions matérielles nécessaires à leur épanouissement - et n’ayons pas peur du mot - à leur intégration. J’irais même plus loin en rappelant que la France n’a sans doute pas vocation à perdre, dans une fusion dont l’immigration constituerait le fer de lance, son identité ; aux dernières nouvelles, nous sommes bien issus d’une histoire plurimillénaire géographiquement identifiable, née sur le sol européen et, depuis des siècles, l’Empire Romain s’étant transformé sous les pensées d’Athènes et de Jérusalem, nous tirons nos racines du judéo-christianisme. Je n’ai pas honte de réaffirmer, comme Pascal Clément le disait, que la France ne serait pas elle-même s’il y avait autant de mosquées que de cathédrales. Ce n’est pas faire injure à la religion musulmane – je suis bien placé pour en parler avec une certaine neutralité pour avoir accordé un permis de construire d’une mosquée sur Bussy – que d’affirmer que notre pays est bien essentiellement, parce qu’historiquement, chrétien. Ce substrat idéologique, philosophique et mémoriel posé, il n’en demeure pas moins que j’ai toujours été choqué du peu de cas que faisait l’opinion publique des souffrances des hommes et des femmes déracinés, venus ici sans papier dans l’espoir de refaire leurs vies et soudainement ramenés par la brutalité dans leurs pays d’origines.
N’est-il pas bon de rappeler que des enfants se trouvent parfois internés dans ces sinistres centres de rétention ? J’ai pu discuter récemment avec une famille ayant fait l’objet injustement d’une décision d’expulsion et qui y a passé quelques semaines. Il est difficile d’imaginer en ce début de 21e siècle qu’il soit encore possible d’infliger à des hommes et des femmes, et surtout aux plus petits d’entre les nôtres, qui ne sont souvent que les victimes d’un système économique particulièrement impitoyable et dont ils constituent les laissés pour compte, un tel chemin de croix.
A travers leurs larmes, il est facile de comprendre qu’ils se trouvent en bute à un harcèlement administratif qui, notamment par ses dimensions policières, les marquera psychologiquement pour toujours. Lisant récemment un article du Figaro faisant état du fait que seulement un tiers des reconductions à nos frontières aboutissent, pour cause de recours devant les tribunaux des associations assistant les migrants, j’aurais eu tendance à relativiser. Or si les statistiques démentent l’efficacité de l’arsenal juridique et répressif mis en place, elles font éclater a contrario qu’il est nécessaire d’abord et avant tout de se poser le pourquoi de tels flux migratoires et d’y trouver des solutions sur place ; de repenser notre aide aux pays en voie de développement où tout fait défaut, plutôt que de renforcer les structures de détention. Et puis, l’arithmétique ne résume pas le malheur. Quand bien même ne resterait-il que quelques enfants en butte à cette violence étatique, ils seraient autant de blessures, de marques d’infamie apposés sur les visages satisfaits de ceux qui se sont compromis dans de telles pratiques. En lisant les communiqués émis par le ministre Besson à propos du fait qu’il avait atteint les objectifs fixés par sa feuille de route de près de 30 000 expulsions, il m’est difficile de ne pas penser que ces chiffres traduisent justement le caractère implacable, parce que non différencié et absolument pas personnalisé, des mesures mises en place.
Une politique de l’immigration vue par un chrétien – là je comprends parfaitement la réaction du Père Galau – nécessite obligatoirement que chaque cas particulier soit étudié. En tant que maire, j’ai vu des individus méprisant la nation et n’ayant aucune volonté d’en respecter les lois rester sur notre territoire, tandis que d’autres, qui n’avaient que la volonté d’y travailler et d’y être demain des citoyens exemplaires, se sont vus manu militari ramenés aux frontières. Non que par angélisme, je pense que l’administration française est à même de prendre en compte chaque cas particulier, mais il faut bien considérer quand même que la logique mathématique, qui semble être devenue la référence unique du ministre, pose de facto le problème d’une déshumanisation croissante de cette problématique.
Le frère Alain Richard, initiateur des "cercles de silence", insistait en 2007 sur le choc qu’avait constitué pour lui la vue du centre de rétention de Corneparrieu, ville de la banlieue de Toulouse. Un véritable camp retranché avec notamment une cour pour les enfants doublement sécurisée, à tel point que de grandes plaques métalliques avaient été posées pour éviter tout regard de l’extérieur. Etait-il nécessaire de les priver définitivement de la vue de ce pays qu’ils avaient gagné dans l’espoir d’une vie meilleure ou de les dissimuler à la population environnante ? Il est tellement plus facile de blesser l’autre, que les souffrances soient vécues à l’écart, en catimini, dissimulées parce que insupportables dans leur éclatante vérité. Bien évidemment, en tant qu’élu, je me rends bien compte parfois que le sort des sans-papiers, loin de ne faire qu’émouvoir, suscite aussi des vocations de manipulateurs. Il n’est que de se mêler à ces manifestations souvent tapageuses, voire provocatrices, d’associations qui au-delà de se donner une bonne conscience facile agitent le sort de ces désespérés de la terre comme un moyen de déstabiliser le gouvernement. Je n’ai jamais eu l’intention de rentrer dans ce type de schéma politicien, surtout que j’entretiens une prévention, pour ne pas dire une certaine hostilité, envers celles et ceux que je vois aux côtés des migrants. Pour être encore plus clair, il s’agit là souvent de groupes d’extrême gauche avec qui je ne partage simplement rien. Leur combat n’est pas le mien. Dois-je épouser celui des "cercles de silence" ? Oui, si je considère qu’il s’agit avant tout et surtout d’une prière et non d’un affrontement. Une tentative de faire surgir l’émotion au lieu de la répression, de poser l’équation de la compassion et non celles des départs forcés. Si ce "cercle du silence" est une offrande, alors les franciscains de Toulouse ont commis un acte de charité en nous le proposant.
Commentaires
1. Le jeudi 14 janvier 2010 à 21:17, par besson à la télé
2. Le jeudi 14 janvier 2010 à 22:27, par et les Bulgares ?
3. Le jeudi 14 janvier 2010 à 22:42, par Gerome
4. Le jeudi 14 janvier 2010 à 22:49, par les Bulgares, le retour
5. Le vendredi 15 janvier 2010 à 07:09, par ginette, femme battue
6. Le vendredi 15 janvier 2010 à 10:52, par Merci post 4
7. Le vendredi 15 janvier 2010 à 13:35, par à ginette
8. Le vendredi 15 janvier 2010 à 15:09, par il faudrait aviser les employés municipaux
9. Le vendredi 15 janvier 2010 à 16:20, par oubli au Cambodge
10. Le samedi 16 janvier 2010 à 23:06, par andre
11. Le mercredi 20 janvier 2010 à 20:31, par pictor
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