Compassion
Par Hugues Rondeau, mardi 23 février 2010 à 17:56 :: Billet du jour :: permalien #707
Pour une fois, c’est avec un certain intérêt que j’ai lu une réaction d’internaute à mon dernier billet. Non pas qu’en général je les néglige, mais je les trouve, et j’insiste sur ce point comme je l’ai fait précédemment, marqués d’un esprit partisan qui leur fait oublier la réalité pour ne plus voir que l’aspect négatif de mon bilan et, in fine, me vouer une détestation tellement profonde qu’elle devient agressive et caricaturale.
Je ne change pas un mot de ce que j’ai stigmatisé antérieurement. Notamment par le fait, et plusieurs d’entre eux s’y reconnaîtront facilement, qu’il manque à mes contempteurs la compassion, cette tentative chrétienne visant à considérer l’autre tel son proche ; qu’il soit lointain ou de proximité, il s’agit bien de mon prochain. Ce qui n’enlève rien à l’un des commentaires qui insiste notamment sur la dimension de la maladie et de la foi dans le parcours politique. A l’aune de cette expérience personnelle récente et douloureuse, j’ai pu, en partie grâce à ces quelques lignes, dont je remercie l’auteur, prendre du recul et analyser au mieux en ces deux domaines ce qui a pu me guider durant presque douze ans d’exercice des responsabilités à Bussy Saint-Georges.
La douleur s’avère pour moi bien nouvelle. Je n’ai jamais été malade. Même un simple rhume depuis longtemps. Se trouver tout d’un coup sous morphine avec quelques vis et broches dans la cheville et dans l’impossibilité exaspérante de se mouvoir (même mes adversaires n’écarteront pas ma nature extrêmement activiste) me conduit à avoir un regard différent sur l’engagement. Emportés les uns comme les autres dans une société de l’instant, et nous qui sommes de Marne-la-Vallée plus encore parce que dans un ensemble humain qui est en plein devenir, nous finissons peut-être par nous laisser dominer par l’activité au quotidien. Ce qui nous prive de la faculté de distinguer l’urgent de l’accessoire ou de transformer l’écoute de nos concitoyens en une vraie disponibilité de cœur et d’âme.
En cette période de Carême, ma maladie correspond quasiment aux quarante jours que propose l’Eglise comme imitation de Jésus-Christ. Me voilà cloué ou sur mon lit d’hôpital ou pour de brefs passages en mairie et donc contraint à trier le bon grain de l’ivraie, l’accessoire de l’indispensable. Peut-être faut-il que j’entrevoie cette épreuve telle une nécessité pressante de reconsidérer ma vie publique. Moins d’action, un peu plus de contemplation.
En douze ans de rendez-vous, j’ai vu passer dans mon bureau tant de cas particuliers qui ressortaient justement d’une grande détresse. Les larmes des mamans, le sort incroyable qui frappe certaines familles, par la maladie, les obsèques auxquels j’ai participé, par obligation, par adhésion. Cette cheville brisée correspond-elle, en ce temps de Carême, à une véritable solidarité physique avec ceux et celles qui souffrent ? J’ai rédigé récemment un petit texte sur Haïti, île que je connais bien, et où je compte de nombreux amis. Etait-ce à dire que ces lignes étaient trop théoriques ? Alors que le deuil frappe ceux et celles que j’ai connus, ne voilà-t-il pas un signe divin de mon manque de solidarité réelle, d’ouverture du cœur ? Une cheville brisée, un tibia pilonné n’est rien, bien évidemment, par rapport aux orphelins errant dans les rues de Port-au-Prince ; sans doute n’est-ce qu’un reflet minimum de ce que certains ont dû endurer dans leur chair. L’internaute, auteur des mots en question, pose justement l’élément central de la foi. J’ai bien compris qu’il le fait parfois de manière ironique, mais lorsque j’use du terme divin, j’ai en effet du mal – et tout ce billet depuis le début le relate – à écarter Dieu de la politique.
Il y a quelques années, j’étais fortement attaqué, au moment où Claude Louis a proposé de placer l’un des squares de Bussy sous le vocable du père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde pour avoir enfreint la laïcité. Résidait alors dans notre ville un laïc convaincu. Militant de manière excessive. A contrario de ce monsieur, qui depuis a déménagé - ainsi que je l’ai montré dans mon petit opuscule "L’âme des démocraties" – il est difficile de minimiser l’influence qu’exerce sur nous nos convictions les plus profondes. Je n’aurais pas conduit Bussy depuis 1998 de la même manière si je n’étais pas chrétien. A l’occasion d’une messe qui m’avait particulièrement touché - j’en citais même les animateurs ; ce qui leur a fortement déplu à l’époque puisqu’ils m’étaient opposés politiquement – j’ai eu l’occasion de m’en expliquer sur ce blog. Les heures passées dans la salle d’opération de Lagny-sur-Marne et ma convalescence délicate me renvoient à cette problématique.
Est-il possible de gommer que nous nous référons à un texte sacré en particulier ? La Bible pour ce qui me concerne. En tant que journaliste à "Famille chrétienne" ou "L’Homme Nouveau", au début des années 90, j’avais été particulièrement impressionné par une collection dédiée aux chrétiens en politique, parue aux Editions Beauchesne, avec des biographies éclairantes, notamment de Alcide De Gasperi, un politique italien (à qui, depuis son Trentin natal, nous devons la naissance de la démocratie chrétienne italienne) ou encore le ministre du Général de Gaulle, Edmond Michelet – dont on peut parler presque d’une héroïcité des vertus – se posant en autant de modèles. Il ne s’agit évidemment pas pour moi de prétendre à une telle filiation spirituelle (je suis trop conscient de mes erreurs et de mes faiblesses) mais est-il ridicule de penser, comme l’a fait mon correspondant ici, que le protestantisme de Georges Bush ou le catholicisme naissant, sous la forme d’une conversion, de Tony Blair, n’ont été pour rien dans leur action ?
Le débat entre sphère publique et sphère privée est subtil ; il impose un certain respect. Chaque fois que j’ai été confronté à des thématiques que l’Eglise souligne, je me suis en effet demandé si, en tant qu’élu local, j’y répondais de manière pleine. Je n’ai pas honte de dire notamment que pour les gens du voyage, j’exècre de négocier avec eux leurs passages tant ils sont souvent de peu de parole ou de constater, amer, qu’ils commettent des dégradations multiples, sans sanction pénale. D’avoir été contraint (pour des raisons citoyennes évidentes et de solidarité) de soutenir mon chef de police municipale au moment où il était dans une opposition face à des Bulgares en situation irrégulière m'insupporte. Il avait raison. Les Bulgares tort. En dépit de leur inadaptation sociale, qui est surtout aussi un refus de sociabilité, où est cependant vis-à-vis d’eux ma charité ?
De même, ai-je vraiment tout fait pour ceux qui n’ont rien ? Le samedi s’égrène une kyrielle de demandes de logement ou d’aide sociale. J’essaye d’être disponible intellectuellement et de me mettre à la place de l’autre. Le puis-je à partir du moment où chaque situation est si cruellement personnelle ? Il existe un abyme entre une demande de 3 pièces et le quotidien d’un foyer contraint à partager les chambres des enfants, à s’entasser en suroccupation dans un HLM sous-dimensionné. Curieusement, cette difficulté à me mouvoir faute de cheville m’amène en ce jour à envisager différemment mes interlocuteurs. Pour la première fois de ma vie, je me dis qu’ils pourraient être mon visage dans le miroir. Soudainement en détresse et extrêmement tributaire des pouvoirs publics.
Récemment lors d’une visite au centre de la Caritas de Termini, près de la grande station ferroviaire romaine, le Pape Benoît XVI a versé des larmes après le salut, simple et beau de Giovanna Contaldo, une Italienne en grande situation de précarité qui lui demandait de "résister aux difficultés du monde". Etait-ce des larmes de crocodile ? Je suis persuadé du contraire. L’enjeu réside bien dans cette faculté à tenir bon alors qu’alternent les jours de pluie avec ceux de soleil, en envisageant les pauvres comme un trésor précieux ; une solidarité d’autant plus difficile que se maintient la crise économique. Les pouvoirs publics sont tentés, peut-être, de réduire l’aide en cette période de récession. Au contraire, il nous appartiendrait, nous le croyons, de nous convertir. Et donc de mieux partager.
Le grand défi de ce début de siècle nouveau n’est-il pas d’instaurer la charité comme une force de développement pour une société plus juste et fraternelle ? Ceux qui n’ont rien et qui dans leur chair sont meurtris n’ont pas seulement besoin de nourritures matérielles, mais également de comprendre qui ils sont et de connaître la vérité sur eux-mêmes et sur leur dignité. A Bussy Saint-Georges, nous sommes relativement épargnés. Le tissu social, plutôt orienté vers les classes supérieures ou moyennes, comprend peu de cas similaires de dénuement extrêmes.
A l’occasion d’évènements tragiques – je ne suis pas certain que cette cheville appartienne exactement à cet ordre mais dans l’état où elle est, elle ne doit pas en être loin – surgit, ainsi que l’affirme le Saint-Père, "une forte et lumineuse espérance qui nous donne le courage d’aller de l’avant malgré les échecs et les épreuves de la vie". A nous d’aimer l’autre, non pas pour ce qu’il possède (j’ai été stupéfait au même moment de lire les bénéfices 2009 des sociétés du CAC 40 alors que dans mon équipe municipale, j’ai dû traiter des cas de chômage qui tournaient au désespoir) car il laisse en nous un sens de la gratuité comme composant de mode de vie et de relation interpersonnelle.
Je ne prétends pas ici épuiser ce sujet – qui est vaste – mais apporter ma modeste contribution. Moi qui ai pris l’habitude d’être maire 7 jours sur 7 – et de voyager largement à travers le monde ; à mes frais - n’en déplaise à certains contempteurs de ce blog – je ressens comme un appel aux diversions, au recul. Un tantinet de repos pour une analyse différente. Le temps du Carême n’est-il pas un moment de conversion ?
Commentaires
1. Le mardi 23 février 2010 à 19:22, par Mon dieu
2. Le mardi 23 février 2010 à 21:16, par Eh ! Oh !
3. Le mardi 23 février 2010 à 22:32, par de l'utilité de ce blog
4. Le mercredi 24 février 2010 à 00:25, par Romain
5. Le mercredi 24 février 2010 à 08:02, par Appendicectomie
6. Le mercredi 24 février 2010 à 13:19, par Pour une fois !
7. Le mercredi 24 février 2010 à 13:25, par Charité bien ordonnée...
8. Le mercredi 24 février 2010 à 14:45, par mick
9. Le mercredi 24 février 2010 à 18:45, par BORDEAUX 1 0
10. Le mercredi 24 février 2010 à 19:19, par Pour une fois ........
11. Le mercredi 24 février 2010 à 21:47, par indemnité maire
12. Le mercredi 24 février 2010 à 22:18, par Indispensable
13. Le mercredi 24 février 2010 à 22:43, par pour le post 11
14. Le mercredi 24 février 2010 à 23:40, par ils sont devenus fous !
15. Le jeudi 25 février 2010 à 04:42, par Plus
16. Le jeudi 25 février 2010 à 08:31, par Gaston
17. Le jeudi 25 février 2010 à 11:28, par 10%
18. Le jeudi 25 février 2010 à 11:44, par ils se gavent
19. Le jeudi 25 février 2010 à 12:35, par C'est clair
20. Le jeudi 25 février 2010 à 13:33, par mick
21. Le jeudi 25 février 2010 à 14:07, par 1 MILLION D EUROS ??????
22. Le jeudi 25 février 2010 à 14:53, par Dublanche
23. Le jeudi 25 février 2010 à 14:59, par 1 million d'euros
24. Le jeudi 25 février 2010 à 22:23, par Augmentation du maire quelle honte
25. Le jeudi 25 février 2010 à 22:42, par Quel scandale
26. Le vendredi 26 février 2010 à 10:45, par Benoit
27. Le vendredi 26 février 2010 à 12:25, par légitimité et morale
28. Le vendredi 26 février 2010 à 13:32, par Max
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